Tchernobyl vu d’aujourd’hui

A la galerie Karsten Greve (Paris 3e), vingt-deux œuvres de l’artiste canadien révèlent les conséquences de Tchernobyl, le Pompéi de l’Ukraine.

Tandis que l’effondrement des tours du World Trade Center apparaissent tout de suite dans l’imaginaire, la catastrophe de Tchernobyl est rarement associée à des images concrètes. La centrale nucléaire qui a explosé en 1986 faisait l’objet d’un secret d’Etat, les dirigeants soviétiques ayant essayé à tout prix de cacher la gravité de la situation sur le vaste territoire contaminé.

Récemment, avec Fukushima, l’intérêt vis-à-vis des risques de l’énergie nucléaire s’est ravivé et de nombreux documentaires ont été réalisés sur le Japon ravagé par l’accident nucléaire. Tchernobyl est resté dans l’ombre de l’histoire; de plus, avec son positionnement à l’est et la fin du l’ère communiste, le curseur n’a jamais été remis sur cet événement, le nuage nucléaire « ne passant pas les frontières » comme nous avons pu l’entendre à l’époque.

Cette année, en 2016, le trentième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl est une occasion pour évoquer les faits, certes, mais aussi les sentiments, les anecdotes personnelles, les vies cassées.

File photo of Belarussian writer Alexievich seen during a book fair in Minsk
Svetlana Alexievich  (Photo : REUTERS)

C’est le cas de Svetlana Aleksievitch,  lauréate du prix Nobel de la littérature, et une écrivaine éminente qui décrit la vulnérabilité humaine dans cette catastrophe monstrueuse. Dans son livre, La Supplication, elle propose des courts chapitres, des histoires des personnes qui ont perdu leur vie ou qui ont dû quitter leur patrie contaminée.

Robert Polidori, quant à lui, choisit de s’approcher de Tchernobyl plutôt par l’idée du lieu abandonné. En 2001, il demande l’autorisation d’entrer dans une ville dortoir ukrainienne, conçue pour les ouvriers de la centrale nucléaire, de la machinerie soviétique. Il prend en photo des lieux emblématiques où on peut se sentir en communauté, état d’esprit central dans la philosophie socialiste.

Auditorium in School #5, Pripyat
Robert Polidori, Auditorium in School #5, Pripyat, 2001. Photo de la Galerie Karsten Greve.

Les salles de cours, les crèches, une salle de spectacle sont des espaces clés de la sociabilisation ainsi que l’hôpital qui fait également partie de sa série.

Le mobilier du bloc socialiste est représentatif pour ceux et celles qui ont connu cette époque ; moi-même, j’ai toujours constaté leur présence dans l’intérieur de mes grands-parents, ou à l’école. Ces pièces ont eu un côté rassurant, symbolisent la stabilité, une vie confortable mais uniforme, elles fournissent tout le nécessaire dont une personne peut avoir besoin, sauf le plaisir de l’esthétique.

Sur les photos de Robert Polidori, les couleurs sont encore vives mais couvertes de poussière, de cendre, les cendres de l’oubli… Certains lieux ont été abandonnés d’un moment à l’autre, les livres restent sur les pupitres à l’école, les oreillers et les couvertures sont toujours sur les lits d’hôpital même des décennies après la fuite de la population. Les images sont fort touchantes, elles rappellent une vie interrompue alors que rien n’a laissé penser à un danger potentiel.

Dans le livre d’Aleksievitch, c’est le même sentiment qui sort. Les gens ne comprenaient pas ce qu’il s’était passé : ils n’ont pas vu de changement dans leur environnement, il n’y a pas eu d’information générale sur la gravité de la situation, ils pensait que l’accident concernait uniquement la centrale alors que des éléments radioactifs se sont étendus jusqu’à des milliers de kilomètres.

Recovery Room, Hospital #126, Pripyat, Ukraine
Robert Polidori, Recovery Room, Hospital #126, Pripyat, Ukraine, 2001. Photo de la Galerie Karsten Greve.

La femme enceinte n’a pas voulu quitter la chambre de son mari contaminé à l’hôpital, la vieille dame n’a pas pu imaginer d’arrêter de boire du lait de sa chèvre ou de manger des pommes dans son jardin radioactif. Dans un contexte absurde, les sentiments humains ont prolongé la vie sur un territoire-cadavre.

Sur les photographies de Robert Polidori, c’est justement cette vie déplacée qui se sent, la fragilité des hommes, victimes d’intérêts politiques et de méconnaissance scientifique. Tchernobyl est devenu un musée ouvert, sans visiteurs, un trou sur l’histoire soviétique, un destin pour les personnes touchées, la mémoire d’une leçon jamais tirée…

…Parce que l’activité reprend après la catastrophe. Entre 1986 et 1988, la ville de Slavutich se construit à quarante kilomètres de Pripyat pour accueillir les populations contaminées et pour rassembler à nouveau les travailleurs de la centrale. L’artiste suisse Niels Ackermann observe la vie des jeunes âgés d’une vingtaine d’années qui, par manque d’emploi dans la région, sont contraints de travailler dans la centrale nucléaire. Ils doivent vivre jour à jour avec la mémoire de la catastrophe tout en prétendant que c’est la vie normale. Sur un territoire toujours inondé de radioactivité, ces jeunes n’ont aucun espoir dans l’avenir, ils s’autodétruisent peu à peu avec l’alcool et les drogues.

niels-17-jpg
Reportage photo de Niels Ackermann « Les enfants de Tchernobyl ont grandi »

Tchernobyl ne fait pas table rase. La mémoire douloureuse de la catastrophe reste présente même dans la vie des générations futures déterminant leur présent. Les photos de Polidori montrent une ville fantôme, sans population mais le reportage d’Ackermann présente aussi bien les fantômes, des êtres sans perspective, que des jeunes « comme les autres », qui s’aiment, s’amusent et se marient, dans une ville où tout paraît immobile.

Si vous flânez dans les rues du Marais, passez voir les œuvres de Robert Polidori, l’exposition « Remembering Tchernobyl » dure jusqu’au 8 octobre.

Galerie Karsten Greve – 5, rue Debelleyme, 75003 Paris.
Ouverte du mardi au samedi, de 10h à 19h.

Si vous êtes prêts à aller plus loin, faites un tour au Festival International du Photojournalisme à Perpignan où Niels Ackermann recevra le Prix de la Ville de Perpignan Rémi Ochlik 2016 pour son travail à Slavutich.

Le festival Visa pour l’Image se déroule du 27 août au 11 septembre à Perpignan.
Vous pouvez également regarder le reportage photo d’Ackermann ici.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s