La Palestine à l’Institut du Monde Arabe.

Quoi de plus naturel pour un artiste d’art contemporain que de représenter visuellement et artistiquement l’espace qui l’a vu naître ? Mais comment le montrer quand il s’agit de l’une des parcelles de terre les plus conflictuelles du globe ? « Peut-on cloisonner l’espace intime, existent-il des frontières artistiques ? » C’est là l’une des interrogations qu’a voulu mettre en exergue l’Institut du Monde Arabe en invitant La Palestine au sein de sa structure du 18 février au 20 mars 2015.

Pas de grandes affiches, pas de grands espaces vides, juste un bout du musée qui se pose très simplement la question de la représentation des problèmes géopolitiques du Moyen-Orient à travers les yeux des artistes intimement liés à ces problématiques. Pas de discours politiques affirmés de la part du musée, mais quatre artistes palestiniens qui illustrent leur réalité par la multiplication de médiums, afin de tenter d’en saisir toute sa complexité.

Khaled Jarrar

A peine entré dans l’exposition et nous voilà déjà face à un mur. Palpable, opaque, brut, le « mur symbole » cristallise à lui seul tout le conflit, et vient se heurter à l’espace du spectateur. Ancien militaire, l’artiste de 40 ans, Khaled Jarrar, aime à penser que « l’art est plus puissant qu’une armée »[1]. Son œuvre Whole in the Wall[2] reprend les œuvres de l’exposition du même nom, qui s’est tenue en 2014 à la Ayyam Gallery[3] de Londres. Photographies, vidéos, sculptures et installations viennent appuyer l’observation de l’artiste de la vie d’une Palestine occupée et scindée.

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Installation Whole in the Wall à l’Institut du Monde Arabe, 2016, Paris

Le mur fait front car pour lui, au quotidien, « We can sustain ourselves from the wall. »[4]. Contrairement à l’installation londonienne, à l’IMA la version du mur nous semble d’une longueur et d’une hauteur légèrement plus restreinte. Alors que dans la galerie, passer à travers le “whole” face à nous représentait l’échappatoire principale, au musée la liberté nous est offerte de le contourner. Possibilité généreuse, mais qui amoindrit quelque peu le dispositif permettant d’expérimenter cette traversée en se contorsionnant sous le regard des autres. Dans le projet initial, de l’autre côté du mur, les spectateurs pouvaient être accueillis par une balance (oui oui, celle qui sert à se peser), renforçant encore un peu plus l’effet du « mur de la honte » comme il est parfois appelé, jouant sur les codes de la société occidentale et permettant ainsi une meilleure identification.

C’est d’ailleurs un processus phare de son travail : Khaled Jarrar donne à voir des situations presque universelles, à un mur près : un mur avec un trou, un ballon[5] dans une vitrine dont la structure du cœur est en fragments du mur palestinien, six vidéos dans lesquelles on parle nourriture[6], badminton[7], famille… Le point culminant est cette volonté de créer des moments de communications et d’échanges par l’intermédiaire de brèches, de fissures qui ne demandent qu’à se propager.

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Image de la vidéo de Khaled Jarrar, BADminton
Larissa Sansour

Nation Estate est un court métrage[8] dont les 9 minutes sont restées un mystère pour l’Artillerie car, si nous avons cru dans un premier temps qu’elles n’étaient pas présentées lors de l’exposition, l’IMA nous rassure en nous disant que le court-métrage se trouve bien dans une chambre noire à côté! (On compte sur vous pour le trouver et partager avec nous vos impressions !).
Dans l’exposition, pour nous donner l’eau à la bouche, le musée fait le teasing de ce travail réalisé en 2012 par l’artiste née à Jérusalem : on y trouve des photographies de grands formats et une affiche, les images provenant de cette vidéo qui a tant fait coulé d’encre (son projet ayant été évincé du prix Elysée Lacoste[9]).

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Image de la vidéo Nation Estate de Larissa Sansour: Le Hall

Si Jarrar veut recréer un mouvement, Sansour offre à la Palestine un nouvel espace et propose une réponse immobilière au problème géopolitique : un gratte-ciel. A l’instar de la Tour de Babel, la Palestine prend de la hauteur.  Si elle ne peut dans la réalité s’étendre sur le territoire, pourquoi ne pas investir le ciel ? L’artiste inverse le processus : au lieu de penser horizontalement, elle crée une solution verticale. Le principe est simple : à chaque étage sa ville, le tout desservi par un ascenseur qui vous emmènera simplement et en toute sécurité dans n’importe quelle partie du pays. Utopique?

Même si la vidéo est absente, il ne fait nul doute que l’image apparaît cinématographique avec une esthétique très recherchée, aux antipodes de l’agitation et des crispations de la réalité. Dans l’immeuble tout est aseptisé, propre, lisse, vide, construit autour d’un imaginaire digne d’un futur de science-fiction. Tout est contrôlé, sécurisé, calme, et sûrement trop pour être vrai… Le voyageur y navigue entre paradis et étouffement.

Shadi AlZaqzouq

Autre artiste, autre proposition. Si avec Sansour l’ensemble fashion et futurisitique  était de rigueur pour entreprendre le voyage en Palestine, avec Shadi AlZaqzouq, il est temps d’enfiler son costume de taupe. Au centre de la pièce, une montagne de terre fraîchement retournée laisse échapper deux jambes que l’on peut supposer appartenir à un jeune, jean et baskets à l’appui. Au départ je n’ai pas bien cerné le propos. Puis en cherchant une explication, j’ai levé la tête et me suis retrouvée face à la suite de l’œuvre Underground Evolution (2016), et de son immense toile. Des hommes y sortent de sous terre et arrivent dans la ville sainte de Jérusalem, face à son célèbre dôme doré.

"Underground Evolution", Shadi Alzaqzouq
Underground Evolution, Shadi Alzaqzouq, 2016

Les retrouvailles avec la patrie-mère doivent cette fois-ci se creuser et passer par le souterrain. Tout comme dans la réalité documentaire du passage à travers le couloir sombre et humide de la vidéo Journey 110 de Jarrar[10], dans l’œuvre et l’épopée imaginaire de Shadi AlZaqzouq les galeries relèvent davantage de l’instinct animal, plutôt que d’une l’élaboration humaine. L’artiste aime mêler dans son esthétique genres, époques et lieux. En s’appropriant les iconographies et images de la culture jeune occidentale, il réussit à déplacer le discours sur la recherche de ses origines, et son retour fantasmé dans la ville qui l’a vu naître.

« Vivant en exil, en tant qu’immigré, depuis près de dix ans, je n’ai jamais pu retourner rendre visite à ma famille à Gaza, malgré le fait que j’ai maintenant la citoyenneté française. En outre, je ne suis jamais allé de l’autre côté de ma patrie, surtout dans ma ville d’origine, Jaffa. J’ai passé ma vie à rêver d’un retour à Jaffa, au moins pour une journée, mais cela m’est interdit… Un jour, j’ai vu une taupe dans les bois. Je me suis inspiré de sa manière de creuser des tunnels pour passer d’un lieu à un autre sans se soucier de visas et de frontières ».[11]

Après la fameuse technique de l’autruche, l’artiste réinvente le peuple palestinien en une colonie de taupes aux passeports diplomatiques, libres de leurs mouvements.

Bashir Makhoul

Dernière salle… et clou du spectacle ! avec une immersion dans l’œuvre « Otherwise Occupied » de l’artiste Bashir Makhoul. Choisi avec cette installation pour représenter la Palestine à la 55ème Biennale de Venise en 2013, il proposait au public de déplacer les frontières. Le mécanisme est simple et efficace : un amoncellement de boîtes de cartons superposées les unes sur les autres formant ainsi l’illusion d’un quartier aux couleurs du sable. La structure est impressionnante grâce à la multitude de boîtes qui viennent entourer les spectateurs, du sol au plafond. Même le recoin attitré du gardien de salle n’en est pas exempt.

Si la déambulation peut être passive, chacun est invité à prendre possession du lieu (et en un sens, du débat) en inscrivant des commentaires sur ces boites, ou en les déplaçant pour se réapproprier le territoire et l’espace d’exposition. L’œuvre est donc évolutive et sert de toile brute dans laquelle le dialogue peut être renoué.

Au delà de l’idée du projet de faire participer à l’élaboration commune et symbolique du débat, et de repenser échange, lieu et frontière, il me semble que l’IMA à travers cette œuvre, remplit subtilement l’une des missions du musée : faire réfléchir sur des problématiques sociétales contemporaines à travers l’art et en sollicitant la parole et l’initiative des publics. Accepter d’accueillir et de montrer cette œuvre, c’est accepter par la même occasion de heurter des opinions. En effet, si certains mots ou dessins sont des messages de paix, d’appels à une réflexion et parfois proposant une solution, d’autres affichent des positions plus tranchées. Offerts à la vue de tous, librement, sans censure, des « dérapages » auraient pu être à craindre, mais le musée semble vouloir assumer son rôle de lieu de dialogue et de confrontation des opinions, et c’est tout à son honneur.

L’exposition La Palestine, soulève donc des questions auxquelles les artistes présentés tentent d’apporter une réponse en transformant leur vécu à travers leurs imaginaires plastiques et esthétiques. Leurs ébauches de solutions se plaisent à rêver à des formes et des modèles parfois utopiques, alors que le débat politique semble lui, bien moins mouvant, figé et toujours aussi sensible.



Pour aller plus loin

Khaled Jarrar

L’année dernière Eugénie, deux autres camarades et moi même avions travaillé sur l’art à travers les murs dans le conflit Israélo-Palestinien. Je m’étais alors déjà penché sur l’artiste Khaled Jarrar. Vous trouverez donc ici une description un peu plus détaillée de son œuvre.

Larissa Sansour
Bashir Makhoul

Informations pratiques :

Quand : Du 18 février au 20 mars 2016
Où : Institut du monde arabe, Niveaux -1/-2
Combien : Exposition : 5€ tarif normal / 3€ tarif réduit


[1] Propos de Khaled JARRAR pour Médiapart en 2012.
[2] Vidéo sur https://vimeo.com/71339307
[3] Communiqué de presse: http://www.ayyamgallery.com/exhibitions/khaled-jarrar/press-release
[4] ATALLAH Diana, “Palestinian artist chips away at the wall”, The Media Line, le 6 décembre 2012.
[5] Vidéo sur le processus de création du ballon : https://vimeo.com/52448415
[6] Vidéo complète : Ka’ak Al Quds (Bread of Jerusalem) : https://vimeo.com/130186675
[7] Vidéo complète : BADminton : https://vimeo.com/69954616
[8] Mais comme on est sympa, en voici quelques extraits pour vous plonger dans l’atmosphère et entrer avec l’artiste dans le hall. Extraits de Nation Estate : https://vimeo.com/57460693
[9] Pour en savoir plus sur l’affaire Elysée Lacoste du musée de Lausanne : http://next.liberation.fr/arts/2011/12/23/larissa-sansour-trop-palestinienne-pour-lacoste_783863
[10] Vidéo, Journey 110: https://vimeo.com/28051296
[11] http://lapalestinealima.jimdo.com/le-parcours-de-l-exposition/

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