Homeland: Irak année zéro

L’Irak, nostalgie d’une terre d’histoire et des rêves d’Orient comme un écho sourd et lointain, évoque plutôt à notre génération la dictature, les guerres et tensions incessantes au Moyen-Orient, et l’impérialisme américain si souvent dénoncé. L’invasion de l’armée de l’Oncle Sam en 2003, on nous l’avait montrée : Saddam Hussein à la télé, des images nocturnes de missiles aériens, toute l’ingénierie américaine, les GIs insolents mais aussi fortement atteints par cet enfer qui les poursuit jusqu’à chez eux, et puis des mensonges…

Homeland (3).png

Partie 1 – Avant la chute

Pourtant, le documentaire d’Abbas Fahdel offre une toute autre perspective que nous ne pouvons connaître que sur place : celle du quotidien d’une famille, sa famille, entre joies, disputes et précautions. En février 2002, le réalisateur franco-irakien a voulu être aux côtés des siens pour filmer cette guerre dite imminente. Pendant une année, il suit les habitudes de son frère, sa belle-sœur, ses neveux et de leurs voisins, ainsi que celles de ses amis et autres habitants de Bagdad. On se retrouve accueilli puis entièrement plongé dans les sorties et préoccupations quotidiennes et exceptionnelles : la préparation d’un repas, un thé (ou beaucoup plus !), une sortie au marché, un mariage et des projets d’ouverture de théâtre, des vacances chez les cousins au bord du Tigre (où l’on retrouve alors ce que l’on pensait n’exister plus que dans les contes orientaux, des paysages de fabuleuses ruines dormant dans le lit de ce fleuve légendaire).

Homeland (4)

Au milieu de tout cela, les craintes apparaissent et s’insèrent dans les mouvements de tous les jours : on fore un puits dans le jardin, on scotche les fenêtres, on s’approvisionne à l’avance, on élabore son échappatoire en cas d’invasion, on espère les temps prochains meilleurs, et on continue de vivre. Abbas Fahdel et sa caméra, notre présence intrusive, disparaissent entièrement au profit de la vie de ce foyer familial à Bagdad, où finalement, les réels soucis s’effacent devant la gentillesse et l’amour des bagdadiens. Mais nous devons partir, Abbas Fahdel rentre à Paris… quelques jours avant l’invasion.

Partie 2 – Après la bataille

Bagdad tombé, Abbas Fahdel retourne voir sa famille et sa ville natale. La guerre est enfin arrivée, Saddam Hussein et ses fils sont en fuite, les langues se délient, le trouble et la peur sont installés. Et on en vient à regretter le régime précédent. Tout est mieux que le chaos. On continue de vivre malgré l’anéantissement des ambitions de chacun : la station de radio civile détruite contre la convention de Genève, les studios de cinéma réduits en cendre, les universités pillées… Et les terrorisants américains terrorisés face à l’anarchie qu’ils ont engendrée.

Homeland (5).png

Abbas Fahdel, dont le pays a été détruit, qui entend chaque jours les pleurs et les rages de ses compatriotes, ne porte pas sur ce nouveau Bagdad (qui a déjà connu la guerre dix années auparavant, et encore une dizaine d’années plus tôt), le regard d’un homme haineux ou pire, désespéré. Ainsi que l’obstacle d’un fleuve le fait dévier sans jamais l’arrêter, l’invasion n’a pas anéanti le quotidien : d’autres habitudes se mettent en place. De la même manière que la caméra s’est, au fur et à mesure, introduite au sein de cette famille, tout le monde s’acclimate aux bruits violents des kalachnikov, des missiles et des horreurs de la guerre. Et Abbas Fahdel filme tout cela, en permanence, sans arrêt, comme si c’était le seul moyen de continuer, de reprendre ses forces, de se relever et de redonner l’espoir aux irakiens.

Sa caméra est d’ailleurs source de joie pour beaucoup de passants qui demandent à être filmés en apprenant qu’il est lui-même irakien. Cette méfiance évanouie, seules quelques femmes détournent légèrement le visage, les autres regardent droit, comme si la caméra de Fahdel pouvait imprimer leurs désirs, leurs souhaits et leurs craintes, et les rendre immortels. Tous ces yeux, ces sourires, ces pleurs, toutes ses revendications criées ou tues, mais si directement déclarés au compatriote filmant, nous offrent la possibilité d’accéder à ce qu’on ne nous avait jamais montré. Homeland : Irak année zéro  expose le vrai visage de Bagdad, sous le soleil au bord du Tigre ou sous les couvre-feux américains.

Homeland (6).png

Une expérience citoyenne et humaniste

Alors oui, un film de 5h30 en rebutera sûrement beaucoup, mais il est distribué en deux parties, le temps de se remettre de ses émotions. Lors de la projection, les frontières de la salle de cinéma et de la caméra du réalisateur tombent pour nous laisser sur place, à Bagdad, aux côtés d’Abbas Fahdel et de sa famille qui aurait pu être la nôtre si on était né dans une autre géographie. Nous devenons Fahdel ou un des frères et sœurs de la famille. La longueur réelle des séquences et des scènes est parfois pesante, mais elle contribue à ce sentiment d’appartenance, comme celui d’un dimanche en famille qui n’en finit pas.

Nous nous posons tant de questions sur l’Autre et son identité depuis plusieurs année (ou peut être est-ce la question la plus étudiée de nos philosophes) et nous y répondons si mal de nos jours que le visionnage de ce documentaire, de cette réalité, sans tenter d’y répondre, remet les pendules à l’heure de notre humanité.

homeland-10

Distribution: Nour Films

Bande-annonce: http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19559910&cfilm=242694.html

Sortie des deux parties le 10 février 2016.

Un commentaire Ajoutez le vôtre

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s