Romantisme et mythologie du western classique

Le romantisme à l’américaine

C’est l’histoire de l’Amérique du nord, une histoire parsemée de légendes, celles que les américains ont toujours préférées aux vérités. Ces légendes mille fois racontées, finalement mises à nues, détournées ou détruites. Qu’il fasse la part belle à un convoi de bêtes, un affrontement avec les indiens, un voyage en diligence, à un duel célèbre, ou à l’histoire de fameux gangsters, j’aime le western, et en particulier le western classique. C’est bien simple, ces espaces majestueux me font respirer, ils m’inspirent de grands sentiments et des principes puissants, les mêmes que ceux que portent Wyatt Earp ou Ransom Stoddard, “l’homme qui tua Liberty Valance”. L’honneur, la famille, l’amour, mais aussi la vengeance, la jalousie, ou la solitude et le désespoir de ne plus être à sa place face à la civilisation qui étend son territoire. Tout ce western classique me renvoie à mes lectures romantiques malgré tout le whisky et les nuées de poussière.

Quand je parle de romantisme, les paysages n’y sont pas pour rien non plus. Bien sûr, il n’y a rien à voir avec les montagnes helvétiques de Mary Shelley ou les hauteurs nuageuses de Caspar David Friedrich. Mais le ressenti est le même. Celui de n’être rien à côté de cette grandeur inaccessible, indomptable et implacable. Ce sont des plans introductifs, qui font respirer le récit ou écrasent les personnages. Tout est dans l’emplacement de la ligne d’horizon comme se souvient Steven Spielberg quand il raconte sa rencontre décisive avec le maître du western, John Ford [1]. Ce désert qui vous tue, vous assoiffe, ces neiges qui vous coupent de tout, ces montagnes vertigineuses et protectrices, ces tempêtes qui vous rapprochent.

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Les Grands espaces (William Wyler, 1958)

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Charles Baudelaire, « L’homme et la mer » (extraits), Les Fleurs du mal, 1857.

Ces vers de Baudelaire s’accorde terriblement avec l’attirance que dégagent les paysages somptueux et pourtant si ingrats des westerns. Comme un marin est rappelé fatalement à la mer, l’homme de l’Ouest américain vit au travers de ces terres. Le romantisme essoufflé de Baudelaire, qui dépeint terriblement le lien de l’Homme à son monde, deux entités en miroir, met aussi l’accent sur la liberté de l’homme.

« Homme libre »

Le western c’est aussi l’histoire de ces gens qui se sont retrouvés, soit au pied de l’arc-en-ciel en Californie, soit en chemin; et qui souvent en ont rencontré d’autres sur leur route, qui habitaient sur ces terres avant eux. Des personnes venues chercher l’Ailleurs, qui trouvent l’Autre et s’en accommodent au mieux (ou pour le pire). Ce sont des hommes libres: libérés de l’Europe, libérés de l’administration de la grande ville, et qui créent leur lois, leur justice. Ce retour aux prémices de la société est parfois barbare, mais il révèle souvent une humanité pure, presque sauvage, un instinct de survie, à la fois naturel et social: chasser, marchander, tuer ou s’allier au plus fort… Protéger ou être protégé. Régler ses comptes, ceux des autres, ou fuir; devenir un héros ou repartir vers l’inconnu, à l’image de John Wayne dans l’embrasure de la porte de John Ford, ou vers le soleil couchant comme Lucky Luke.

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L’Homme qui tua Liberty Valance (John Ford, 1962)

C’est une justice dure et impitoyable, hautement républicaine et parfois très injuste, et si peu démocratique: the « Frontier Justice » comme nous le rappelle en ce début d’année Tarantino grâce à un de ses Huit Salopards. Et ces contrées désertes, ces grandes vallées habitées de manière éparse, à la fois si vraies et si romancées… Personne n’y a jamais habité, dans ces terres ingrates à deux pas du désert ! Tout cela ce sont des légendes. Il existe de nombreuses villes fantômes dignes des westerns de nos jours aux Etats-Unis, mais jamais aucune n’a été aussi proche du Grand Canyon ou de la Vallée de la mort – avec ces montagnes si abruptes au milieu de ce plat si calme qu’on les croirait posées ici mystérieusement – que les villes hollywoodiennes du western. Mais dans ce pays de fictions et de légendes, ces détails n’ont aucune importance.

Parmi ces fantasmes du Far West, les films de western offrent une vision première de l’Amérique: de la guerre d’indépendance à la guerre civile, des conflits entre blancs aux massacres d’indiens (et à la légitimation du combat de ces tribus), à la libération de la femme. Quels clichés n’avons-nous pas sur les figures féminines du western. Et pourtant… La Poursuite infernale, La Porte du paradis, L’Homme qui tua Liberty Valance, La Prisonnière du désert, tant de personnages secondaires et pourtant des femmes si importantes, si fortes. Bien sûr, le western est un monde d’hommes, de  cowboys, de marshalls, de bandits, de propriétaires terriens dans lequel la femme ne porte que rarement la culotte. Et pourtant… Même quand on les relègue aux chants et aux plaisirs des saloons, ou aux fourneaux de la ferme, les femmes s’imposent comme des présences essentielles aux hommes et à l’univers de l’Ouest. Elles apportent un élan sentimental, séduisant, provocateur ou une note sage dans cet univers de testostérone.

Frontière féminine

L’Ouest offre aussi de beaux rôles aux femmes. Nous avons pu voir récemment à quel point le féminin est important et hétérogène dans The Homesman (Tommy Lee Jones, 2014), où Hilary Swank, ingénieuse et courageuse, ramène dans le Nord des femmes rendues folles par la violence ou l’isolement de l’Ouest. Mais dès 1926 dans les Trois sublimes canailles, de John Ford (déjà lui !), on trouve Olive Borden, valeureuse au centre de la ruée vers l’or, tenant d’une main de fer les trois crapules qui l’ont secourue. Mais il y a aussi le Convoi de femmes (William A. Wellman, 1951), film atypique voyant les vachers défait de leur habituelle bovine cargaison, ici remplacée par une foule de conquérantes de l’Ouest parties chercher mari. Évidemment, c’est un récit d’émancipation vis-à-vis d’un monde très masculin. Ces femmes apprennent et excellent dans la vie de cowboy : mener une chariot ou un troupeau, se défendre, se défaire de tout superficiel… et cela en toute en féminité, au grand désarroi des hommes ! Mais l’Ouest n’est pas toujours aussi clément avec les femmes, et pour cause, Mrs Miller, la belle Julie Christie, malgré un commerce fleurissant, se réfugie dans la drogue pour s’évader de la mélancolie enneigée de John McCabe (Robert Altman, 1971).

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Convoi de femmes (William A. Wellman, 1951)

Et puis, un de mes préférés, La Chevauchée fantastique (John Ford, 1939). Il en va de soi, c’est avant tout cette présentation de John Wayne, cette poursuite effrénée avec les Indiens, ou encore ces épiques paysages qui composent le territoire cinématographique préféré de John Ford. Mais La Chevauchée fantastique, ce sont aussi ces deux femmes, deux archétypes du genre confrontés par l’étroitesse de leur diligence comme de leur société. L’une, femme mariée et respectable, de surcroît enceinte, traverse le pays pour retrouver son mari officier; l’autre, prostituée, prétendue femme libre mais inéluctablement asservie par sa condition sociale, ne navigue qu’avec un maigre espoir après avoir été chassée de la ville. Le film dévoile progressivement sa palette de nuances vis-à-vis de la conception du rôle de la femme face à son rang social. Ultimement, et ironiquement, l’une finit par survivre grâce à l’autre et chacune voit sa condition évoluée. La rude et mortelle traversée de l’Ouest aura fait, pour l’une comme pour l’autre, office d’Enfer rédempteur.

Composer une mythologie

N’est-ce pas le but des légendes de raconter une société, une culture et des faits à travers des noms, des batailles, des lieux, des héros ? Ces fables créent un univers, comme une saga à suivre, dépliant la carte des régions à explorer ou des héros dont on doit chanter les exploits. Car on chante souvent dans l’ouest : on chante solitairement sur son cheval, toujours comme Lucky Luke, on chante au saloon avec l’orchestre, ou pour seul compagnon son harmonica ou sa guitare à la pleine lune. On entonne un air aussi pour se reconnaître, comme les chants sudistes après la guerre civile. On se rassemble au coin du feu, et on écoute l’histoire… comme on écoutait l’épopée d’Ulysse.

Mais cette fois-ci, Ulysse porte un Colt et dévalise trains et banques. Dans la dernière grande adaptation d’une figure mythique de l’Ouest, L’Assassinat de Jesse James par le Lâche Robert Ford, le célèbre bandit devient un culte d’adoration pour son futur meurtrier. Bob (Casey Affleck) lui confie toute l’adoration qu’il lui voue par le biais des récits édités de ses exploits. « Ce ne sont que des mensonges » rétorque Jesse (Brad Pitt). Finalement, Bob a-t-il tué Jesse James pour la rançon, pour la gloire ou plus simplement parce qu’il était déçu que son héros ne soit qu’un sociopathe solitaire et mélancolique ? En 1939, la première adaptation majeure est le Jesse James d’Henry King, seulement un demi-siècle après la mort du brigand, cette fois-ci devenu bien aimé. S’offre alors au public un défenseur des revendications paysannes (le beau Tyrone Power) face à l’expropriation des terres par la compagnie de chemin de fer (autre géant des westerns): un Robin des bois sauvant les pauvres de l’avidité des riches, et qui au fur et à mesure de ses casses va prendre le goût de la poudre et du sang…

Chaque adaptation de la vie de ces héros apporte un nouveau son de cloche, mais les légendes restent les mêmes. La grande Histoire et ses figures mythiques ont bien sûr créé un vivier d’inspiration pour le western. Le Général Custer, dont on a retracé la vie de la jeunesse audacieuse à la mort valeureuse en a été l’un des braves. Aux côtés des faits célèbres, s’amoncellent une série de détails, réels ou fantasmés, fournis par le cinéma: les oignons mangés crus par le même Général Custer, « I shot Jesse James » sentence prononcée par Robert Ford, l’amitié entre Wyatt Earp et Doc Holliday, toujours présente et si changeante de film en film…

Entre mythe et réalité, les frontières s’effacent. Nous ne sommes pas bien sûr de la véracité des faits, et il s’agit pourtant d’une histoire si jeune pour les États-Unis. Quand John Ford (originellement cowboy) tourne Les Trois sublimes canailles en 1926 et reconstitue la ruée vers l’or, certains conseillers ou figurants avaient effectivement vécu la conquête de ces terres si prometteuses. La réalité de cette histoire semble venir des films, des romans, des chants et des nouvelles qui ne finissent pas d’être créées depuis ces temps du Far West, à l’image de l’exploration des tribus indiennes du début du XXe siècle par l’américain Edward S. Curtis (1868-1952). Ces collectes photographiques qui se sont déroulées de 1907 à 1930 ont constitué l’œuvre de la vie de cet ethnologue : The North American Indian. Alors que s’éteignaient les cultures indigènes d’Amérique du Nord après un siècle de massacres, de guerres et d’expropriations, Curtis se donne la mission encyclopédique de capturer cette culture mourante… mais en beauté ! En sort un trésor national. Avec une esthétique surannée, Curtis fait poser les indiens dans leur attirail de combat, en idéal de l’Indien des territoires d’Amérique du Nord et du Canada. Un mensonge ? Non pas tout à fait, mais on préfère les légendes exotiques et romantiques des « Indiens d’Amérique du Nord ».

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Edward S. Curtis, « Vanishing Race », The North American Indians (1904)

Et quand John Ford nous raconte l’histoire de L’Homme qui tua Liberty Valance, il semble vouloir nous raconter la vérité par la bouche de son personnage principal, Ransom Stoddard. Cependant, c’est par cette réplique devenue célèbre qu’il conclut son chef d’œuvre : « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende ». Une manière pour Ford de célébrer le vieil Ouest à travers Tom Doniphon (John Wayne) et de laisser la place au progrès à travers l’homme moderne et démocratique qu’est Ransom Stoddard (James Stewart). C’est ainsi que s’achève l’ère du western classique, les héros du genre se tapissent dans l’ombre et on referme la porte sur les étendues de sables rouges, sur une silhouette qui choisit d’y rester, sachant bien que les États-Unis du XXe siècle ne sont pas pour ces justiciers. Seuls sont les indomptés, comme l’a si bien personnifié Kirk Douglas (David Miller, 1962), dernier cowboy des années 60 refusant de se plier à la civilisation.

 

[1] Directed by John Ford, de Peter Bogdanovitch (1971)

En couverture : Blueberry, de Jean Giraud (Moebius)

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